RIDEF 11ème édition - LES TROTTOIRS DE MARRAKECH

par Jean L’Herbon de Lussats

Dans ce récit sensible et vivant, Jean L’Herbon de Lussats, fidèle participant des RIDEF, raconte la XIe édition organisée à Marrakech. À travers ses parties, ses rencontres humaines et son regard de joueur aveugle, il fait partager l’atmosphère chaleureuse de la compétition, la qualité de l’organisation et la richesse du programme culturel. Un témoignage profondément humain, où les échecs deviennent un formidable vecteur de partage, de transmission et de francophonie.

Jean L’Herbon de Lussats est un joueur d’échecs monégasque aveugle, très engagé dans le développement et la promotion des échecs pour aveugles et malvoyants. Vice-président du Cercle d’Échecs de Monte-Carlo, il contribue activement à la vie échiquéenne de la Principauté. Joueur régulier des compétitions de l’IBCA (International Braille Chess Association), il représente Monaco lors de championnats internationaux. En mai 2025, il a été honoré par la Principauté de Monaco d’une médaille de bronze de l’Éducation physique et des Sports, saluant son engagement sportif et associatif.

LES TROTTOIRS DE MARRAKECH

Après avoir tenté d’organiser la XIe RIDEF en Égypte, les organisateurs de l’AIDEF ont sauvé la situation avec l’aide de la fédération royale marocaine des échecs et de sa Présidente si dynamique, en organisant celle-ci à Marrakech. Et, ce fut une belle réussite !

Nous fûmes reçus dans l’Institut des langues de l’université Cadi Ayyad entre le 5 et le 15 décembre.

J’atterris le vendredi 5 vers midi et m’attendaient à l’aéroport le Président de l’AIDEF, Patrick Van Hoolandt, et le directeur du tournoi, Aziz Elbount. Celui-ci fut présent et prévenant, veillant sur tous les concurrents avec efficacité. Enseignant marrakchi, il s’est consacré à la réussite de cette onzième rencontre et qu’il en soit remercié . Avec quelques autres participants déjà arrivés, nous sommes allés déjeuner au Club des Professeurs de l’université, un jardin aménagé autour des bassins où doivent s’ébattre à la belle saison, les enseignants et leurs familles, mais même si un petit soleil nous a permis de manger le couscous de bienvenue en plein air, en effet, à 470 mètres d’altitude, Marrakech nous a réservé un accueil mitigé, le fond de l’air était froid, on sentait le vent descendre des sommets de l’Atlas enneigé, et vers la fin du séjour, le temps fut de plus en plus pluvieux…Autour des deux joyeuses tables de convives de tous les coins de la francophonie, on partageait notre repas avec les nombreux chats qui venaient réclamer leur part. C’est quelque chose qui m’a étonné que le nombre de chats présents dans tous les restaurants au point que leur absence était surprenante !

La reine de toutes ces festivités était sans conteste la joyeuse Bouchra Kadiri, Présidente de la fédération royale marocaine des échecs.

A compter du samedi, j’ai joué tous les jours à quatre heures de l’après-midi, une partie doublée le lundi et le mercredi par une partie matinale à 10 heures. La plupart de mes partenaires étaient marocains et de fort bon niveau, si bien que je n’ai gagné qu’un seul match, contre le comorien Mohamed Arkoun. Je me suis fait une spécialité de perdre des parties gagnantes ! En effet, plusieurs fois, j’étais en passe de gagner la ronde quand un mouvement un peu trop rapide me faisait perdre le gain. Il faut que j’apprenne à avoir l’envie de la « gagne » ! Mon plus grand plaisir est de rencontrer de nouveaux joueurs quel que soit le résultat de la confrontation et quand c’est un jeune joueur qui gagne, je suis content pour lui ou pour elle : j’ai rencontré quatre jeunes deux filles et deux garçons de moins de quinze ans. Il y avait huit participantes sur soixante-et-onze joueurs, et lors de la dernière ronde, deux femmes ont prolongé l’attente du terme de la compétition de plus d’une heure alors qu’elles se battaient, sereines, l’une contre l’autre, l’une avait le pavillon marocain et n’avait que douze ans, mais ses parents sont russes, et l’autre avait le pavillon luxembourgeois alors qu’elle avait un nom et une origine polonaise. Ce fut un épilogue vécu en commun par la plupart des joueurs qui regardaient avec attention l’évolution du jeu. En effet les parties étaient retransmises sur grand écran à l’extérieur de la salle de jeu, et les dix premières tables étaient sur le site internet. Toutefois, le champion de la francophonie, vainqueur des trois tournois, le classique, le blitz et le rapide était, lui, bien français, provençal originaire de Tourcoing, Jean Marc Degraeve. Ce grand maître avait aussi gagné le tournoi de Menton auquel j’avais participé en octobre dernier.

Comme chaque année lors des rencontres « RIDEF », le programme culturel est soigné, et cette année, malgré le mauvais temps nous avons enchaîné les visites des lieux de cette ville riche en Histoire. Nous sommes allés dîner sur la célèbre Place Jamaa el Fna, « Place des Trépassés » lieu des exécutions publiques dans l’ancien temps. L’un d’entre nous souhaitait boire une bière, alors nous nous sommes mis en quête d’un lieu où l’on pouvait servir de l’alcool. Nous nous sommes présentés à l’entrée d’un établissement, mais on nous a dirigé vers une petite porte sur l’arrière du bâtiment, nous avons grimpé deux étages raides pour nous retrouver au milieu d’une foule bruyante dégustant des cocktails. On peut boire de l’alcool, mais il ne faut pas le faire devant un public local. Les restaurants de la Place Jamaa el Fna sont numérotés et des rabatteurs essayent de vous y entraîner. On y mange sur des bancs sans dossiers et sur des tables longues, les tables comme les bancs montrent une certaine précarité, mais on y mange en plein air les traditionnelles soupes marocaines, les pastillas, les merguez, les tajines, dans de petites assiettes. Nous sommes allés aux restaurants numéros 1 (Aïcha) et 31. Certains cédant au plaisir de la négociation des nombreux vendeurs à la sauvette. Tout se négocie, même le montant de la course en taxi pour retourner à l’hôtel. Nous avons aussi visité le Palais Bahia, et le Palais El Badi, ainsi que les jardins de Ménara… et nous y avons fait le tour de la ville en calèche !

Le jeudi matin, nous sommes allés visiter les splendides jardins Majorelle. Nous étions un groupe de 22 personnes, et les organisateurs avaient négocié un tarif de groupe, mais ils n’avaient pas acheté de billets pour y visiter les deux musées qui s’y trouvent. Mon fils m’avait recommandé de ne pas manquer le musée berbère, et c’est là que ma cécité nous a permis, à Laurent comme guide et moi-même, d’avoir le droit d’y entrer et de pouvoir apprécier les souvenirs de la culture berbère rassemblés par Yves Saint-Laurent et Pierre Berger.

Le vendredi après-midi, tournoi de blitz et samedi toute la journée, tournoi rapide. Cela me rendait deux jours disponibles pour enseigner les échecs à Nadia et Meriem, deux jeunes filles marrakchies, qui souhaitaient s’initier au Jeu Royal. Contretemps le vendredi, du coup j’ai joué en amicale avec Madame Bertola ainsi qu’avec Abbès Zine, le photographe du tournoi. Le samedi, Nadia étant souffrante, je me suis rendu à l’invitation de Meriem qui m’a invité chez elle entouré de toute la famille où j’ai pu expérimenter la vie locale dans le quartier de Sidi-Youssef-Ben-Ali. Repas traditionnel à la maison, et balade autour de chez elle car le samedi était le jour de marché. Mais le temps passe vite en bonne compagnie et je dois me hâter de revenir à l’Université pour la conférence de Georges Bertola qui doit démarrer à 18H 00. Elle devait être en direct sur YOUTUBE, mais je préférais être dans la salle… Bien m’en a pris car les techniciens ont jeté l’éponge après avoir tenté pendant près d’une heure de brancher la retransmission !

Georges Bertola, rédacteur en chef d’Europe Echecs est un grand collectionneur et nous a fait une conférence d’une heure pendant laquelle il a raconté les origines historiques et légendaires du jeu d’échecs venant de l’Inde du Nord au Ve siècle. Il explique l’évolution des pièces abandonnant figure humaine sous l’Islam, l’introduction du Vizir devenu la Dame. En Europe, aux alentours de l’an 1000, les échecs souffrent du même opprobre par l’Église que par l’Islam, Saint-Louis était opposé à la diffusion du jeu, mais un traité des échecs exposant le jeu comme une représentation de la société féodale, deviendra, pendant deux siècles, le texte le plus recopié et diffusé, après la Bible, par les moines !Il expose les relations sociales au temps féodal. Les éléphants deviennent les fous entourant le Roi et la Reine, les pions représentent le peuple : devant le roi, les notaires administrateurs du Royaume, devant la Reine, les apothicaires et les médecins, et devant les tours les paysans et les marchands. Georges Bertola retrace ensuite l’évolution du jeu, l’introduction du roque, de la notation, de la mesure du temps, du premier tournoi international (1851), de l’apparition de joueuses féminines, de la création de la FIDÉ en 1924, de l’éclosion de l’école soviétique en 1947 qui dominera le jeu jusqu’à la chute de l’URSS. L’apparition de l’ordinateur qui a rendu le joueur solitaire alors qu’autrefois, une équipe le secondait. Il brosse un tableau des meilleurs joueurs de Philidor à Magnus Carlsen, et répond aux questions de l’assistance passionnée.

Le dernier jour était pour le tournoi long celui de la neuvième et dernière ronde. J’ai joué contre un jeune marocain et j’ai encore perdu, du coup, celui-ci m’expliquait après notre partie comment il fallait jouer… J’ai regardé avec les autres joueurs la dernière partie jouée par les deux femmes et nous en avons attendu la fin pour assister à la remise des prix pilotée comme à chaque fois très professionnellement par notre arbitre en chef Laurent Freyd, Jean Marc a donné ses trois coupes à nos hôtes marocains dont l’une est allée à Nadia, la jeune marocaine aveugle qui était souffrante malheureusement. Avant cette cérémonie, Salima a enregistré une interview pour sa chaîne YouTube, et ensuite elle entonné l’hymne marocain qu’elle connaissait de bout en bout pour l’ouverture de la cérémonie.

Chaque jour nous allions de l’hôtel qui accueillait la plupart des joueurs venus d’ailleurs que de Marrakech. Cet hôtel n’était qu’à neuf cents mètres de l‘université où était installée la Salle de jeu, mais pour y aller c’était toute une aventure : en effet, il fallait suivre une avenue très passante et arriver à couper le trafic, mais surtout les deux trottoirs latéraux et le trottoir central étaient « en travaux »… Des tranchées, des canalisations, des raccordements dans un terrain en terre très retournée rendait ce trajet toujours périlleux ! Mes chaussures n’y ont pas survécu et, heureusement, un des arbitres a pu les réparer pendant que je jouais en chaussettes, car la semelle en était ouverte. Ces trottoirs étaient le seul inconvénient d’un séjour agréable !

Posté le 30 décembre 2025 par Patrick Van Hoolandt